Je suis Charlie

 

N’ayez craintes, on recharge les plumes, les cartouches sont là, l’encre va couler sur le buvard. Même si quelques stylos toussent, repliés au fond des trousses, la révolte des mots par les maux est en marche. Des armées de CMJN et de RVB convergent vers une union colorimétrique. Dans le fond, rien n’est perdu. Aucune main en marge, pas besoin de cinq millimètres, ni de papier millimétré pour lire entre les lignes que le combat n’est pas perdu. Les lettres sont là, en l’honneur de l’être Charlie, mort pour ses idées. 

Même si, en ces journées noires, la presse fait grise mine, les courses en critérium vont perdurer, éternel allié de l’humain aux traits acérés. Non, la pointe des stylos n’est pas morte. Alléluia ! Allez, Charlie ! Inch’Allah ! A la pointe des crayons de bois, hebdos unijambistes, canards boiteux, guignols sans canaux, dessinateurs, humoristes, artistes, pointent du bout de leur crayon cet acte terroriste, cet acte criminel, cet acte sans nom.

Le crayon est en berne, tout comme le drapeau bleu, blanc, beur face à ce rouge immaculé, conception peu orthodoxe de la liberté d’expression. Passer tant d’années à croquer la vie, écouler tant de décennies à gommer les animosités, panser tant de siècles à mélanger les couleurs, pour que soudainement, en quelques jours, deux taille-couillons offrent la possibilité à l’humanité de chambouler les perspectives, brouiller les lignes d’horizon, laisser s’effondrer les contreforts de l’espoir. Punaise, que le monde est bancal. Sept janvier. Quatro de marso. September eleventh. Almanach indélicat. Nycthémères ! Le monde perd pied. New-York. Madrid. Paris. Nos jours seraient-ils comptés ?

Le monde est en pen. Pourtant, ce soir, sur mon azerty, j’ai envie d’écrire que je suis Charlie, que je suis musulman et français, que je suis chrétien et palestinien, que je suis juif et allemand, que je suis athée et croyant, géographiquement perdu sur une sphère qui s’enterre dans la haine. Alors que je ne suis simplement qu’un homme, locataire lambda de cette putain de planète Terre.

Le crayon est debout, tendu comme une branche, fier comme un tronc. Face à ce massacre, la tronçonneuse n’aura pas le dernier mot. Le papier se recycle, le crayon s’aiguise, les convictions sont intactes. Un incendie détruit les biens autant qu’une arme tue l’homme. Mais la pensée, elle, n’est jamais atteinte. Je pense, donc je suis… Charlie.

Le crayon est noir. Le feutre est rouge. La feuille est blanche. Tout se mélange. Papyrus. Tweets. Parchemin. Posts. Lettres. Mails. Non, vraiment, rien ne se perd, tout se transforme. Un crayon coupé en deux donne naissance à deux crayons aiguisés pour la satire, taillés pour l’humour, prêts pour la dénonciation. La pensée est une fleur libre et le coquelicot, le sang sauvage qui s’en échappe.

En ce début de millénaire, le crayon crie son désarroi ; l’écrivain écrit son horreur ; le dessinateur dessine son émoi ; l’illustrateur illustre sa terreur ; le caricaturiste caricature le monde aux abois.

En police d’imprimerie, s’écrit JE SUIS CHARLIE. En lettres capitales, se lit I AM CHARLIE ! SOY CHARLIE ! ICH BIN CHARLIE !  أنا تشارلي   En lettres minuscules, j’écris je suis un et des millions, je suis charlie.

Le crayon est là, représenté par le papier raisin en colère !